Épisode 2 : Pascale Gimenez

27/02/2026 | Saison 3

Confidences d’une DRH : ce que le métier dit du monde qui vient

Quand Pascale Gimenez parle des ressources humaines, elle ne parle ni de vocation ni de hasard. Elle parle d’un déplacement.

Ingénieure de formation, elle commence sa carrière dans le marketing, dans l’univers structuré et exigeant de la grande consommation. Pendant neuf ans, elle apprend, performe, progresse. Et puis quelque chose s’érode. Une forme de répétition, presque imperceptible au début, puis de plus en plus présente.

Le sentiment d’avoir fait le tour. L’ennui.

C’est un bilan de compétences qui vient mettre des mots sur une intuition déjà là : ce qui l’attire, ce n’est pas le produit, c’est l’humain. Elle bascule alors vers les ressources humaines, sans vraiment mesurer encore ce que ce choix va engager.

Des années plus tard, elle résume son rapport à la fonction d’une phrase simple : c’est une éternelle surprise qui nourrit sa curiosité naturelle.

L’imprévisibilité, qui aurait pu être un risque, devient pour elle un moteur. Là où elle pensait que structurer, prévoir, organiser, suffiraient, elle découvre un métier où, malgré tous les plans imaginés, quelque chose échappe toujours. Une réaction inattendue, une parole qui déplace, un collectif qui ne réagit pas comme prévu. Le caractère insaisissable de l’Humain.

Très vite, elle comprend qu’il ne s’agit donc pas de chercher à tout maîtriser, mais d’apprendre à naviguer dans cette incertitude. Anticiper, oui, mais sans jamais croire qu’une situation donnée n’aura qu’une seule réponse possible. C’est cette multiplicité des scénarii, cette impossibilité de figer l’humain, qui nourrit encore aujourd’hui sa curiosité.

Vers un DRH plus financier que relationnel.

Lorsqu’on lui demande de se projeter à horizon 2030, Pascale ne cherche pas à rassurer. Elle observe, elle relie, elle alerte.

Ce qu’elle voit émerger, c’est une tension croissante entre deux dimensions du rôle : le lien aux personnes, historiquement au cœur de la fonction, et la pression économique qui s’intensifie.

Elle formule même une hypothèse qui dérange : et si le DRH devenait progressivement une forme de CFO des ressources humaines ?

Autrement dit, un acteur davantage centré sur le pilotage des coûts, l’optimisation et les arbitrages économiques que sur la proximité avec les équipes. Non pas par choix, mais sous l’effet combiné de transformations profondes.

Parmi elles, la démographie occupe une place centrale dans son analyse. Passionnée par ce sujet, depuis plusieurs années déjà, elle observe ses effets concrets : raréfaction des profils techniques, tension sur les ingénieurs et les techniciens, difficulté croissante à recruter sur certains métiers clés.

Mais ce constat ne vient pas seul. Il se heurte à un autre mouvement, plus politique celui-là : une fermeture progressive des frontières, ou du moins une réticence croissante des opinions publiques à leur ouverture.

Le DRH se retrouve alors face à une équation particulièrement inconfortable : devoir attirer des talents rares dans un contexte où les viviers se restreignent, tout en composant avec des contraintes géopolitiques et sociales qui limitent les solutions traditionnelles.

Dans ce contexte, plusieurs leviers deviennent incontournables : automatisation, robotisation, montée en compétences des équipes existantes. Mais chacun de ces leviers porte en lui ses propres tensions.

Il faut re-skiller sans décourager, up-skiller sans exclure, arbitrer sans fragiliser l’engagement.

À cela s’ajoute une autre transformation, plus silencieuse mais tout aussi structurante : l’irruption de l’intelligence artificielle dans l’accompagnement humain. Certaines entreprises commencent à déléguer une partie du soutien aux collaborateurs à des outils ou à des dispositifs hybrides mêlant cabinets et agents IA.

Pascale ne rejette pas ces évolutions. Mais elle en questionne le niveau de contrôle réel, les risques d’usage excessif voire d’addiction, et la nature même de ce que l’on confie à ces dispositifs.

Un rôle d’éclaireur au sein du COMEX.

Dans l’entreprise, la place du DRH reste, selon elle, singulière.

Membre du comité exécutif, il ou elle partage la responsabilité des résultats. Mais sa contribution ne se situe pas uniquement dans l’atteinte des objectifs à court terme. Elle réside aussi dans la capacité à anticiper ce que ces objectifs produiront dans le temps.

Cette posture n’est pas confortable. Elle place le DRH dans un rôle d’influence, parfois discret, souvent peu visible, mais déterminant. Celui ou celle qui met en lumière les conséquences humaines des décisions prises ou évitées.

Pascale insiste sur ce point : il ne suffit pas d’alerter. Il faut rendre tangible. Donner à voir, de manière concrète, ce que produira tel choix sur les équipes, sur l’engagement, sur la capacité de l’organisation à tenir dans la durée.

Son propre parcours l’a confrontée à une situation encore plus complexe : celle d’une entreprise sans stratégie business clairement définie. Plutôt que d’attendre, elle a choisi d’agir. En collectant de la donnée, en observant, en questionnant, en lançant des enquêtes d’engagement, elle a progressivement construit une première lecture des enjeux humains.

Avec deux horizons en tête : des résultats rapides pour installer la crédibilité de la fonction et des axes plus structurants pour préparer l’avenir.

Lorsque la stratégie business a émergé, elle a pu s’appuyer sur ce travail pour y intégrer immédiatement la dimension humaine et lui donner du sens.

Ce que le rôle exige vraiment.

Lorsqu’elle évoque ce que devrait être aujourd’hui un DRH, Pascale décrit moins une liste de compétences qu’un point d’équilibre exigeant.

Être DRH suppose de savoir penser le long terme tout en comprenant finement ce qui se joue sur le terrain. Cette double lecture ne s’improvise pas. Elle se construit avec l’expérience, au fil des situations traversées et des arbitrages assumés.

À cette exigence s’ajoute la maîtrise des données, devenue indispensable pour donner du poids à la fonction. Il ne s’agit plus seulement d’alerter sur les effets d’une décision, mais d’en démontrer les impacts concrets, mesurables, sur l’engagement, la performance ou la rétention.

Pascale a, pour cette raison, fortement investi dans la montée en compétences de ses équipes sur ces sujets, convaincue que c’est en parlant le langage du business que les RH peuvent réellement peser dans les décisions.

Ce positionnement suppose cependant de maintenir un équilibre subtil : ne pas réduire l’humain à des indicateurs, tout en étant capable d’objectiver les phénomènes observés.

Elle souligne également que cet équilibre se construit dans le temps. Nommer des DRH trop tôt revient, selon elle, à se priver de la profondeur d’expérience nécessaire pour naviguer avec justesse entre exigences économiques et réalités humaines.

Manager DRH : sortir du mode pompier.

La responsabilité du DRH ne s’arrête pas à l’organisation. Elle s’exerce aussi à l’intérieur même de la fonction.

Manager une équipe RH, c’est composer avec un risque constant : celui de l’urgence permanente. Les situations sensibles, les tensions sociales, les demandes individuelles poussent à intervenir, à résoudre, à éteindre.

À devenir pompier.

Pour Pascale, c’est précisément ce qu’il faut éviter. Non pas en niant les urgences, mais en refusant qu’elles deviennent le mode de fonctionnement dominant.

Former les équipes à l’anticipation, les aider à prendre de la hauteur, les sortir de la réaction immédiate constitue, selon elle, un enjeu clé du rôle.

Avec, en toile de fond, une clarification nécessaire : les ressources humaines ne sont pas une fonction d’assistance sociale. Elles ont une responsabilité vis-à-vis du business, de sa performance et de sa pérennité.

Son expérience en Scandinavie a renforcé cette conviction. Elle y a découvert des organisations et une culture fondées sur la confiance, l’autonomie et le dialogue, avec moins de contrôle, moins de contentieux et une pression réglementaire plus faible.

Un environnement qui libère du temps aux DRH pour travailler sur des sujets de fond comme les compétences, la culture, l’engagement, l’organisation ou encore la rétention des talents.

Mais aussi un environnement où la confrontation directe, notamment sur la performance, est plus difficile, et où la convivialité peut parfois freiner les décisions nécessaires.

Quand le silence devient une réponse.

Parmi les situations qui l’ont le plus marquée, Pascale revient sur un épisode vécu en usine, dans un environnement où se concentraient des réalités sociales particulièrement fortes.

Une salariée avait osé dénoncer le comportement d’un manager à l’égard de femmes intérimaires. Les faits étaient graves et pourtant difficiles à objectiver. Il n’y avait ni preuve formelle, ni témoin direct, seulement un témoignage courageux sur un sujet qui, à l’époque, était encore largement tu. Le mouvement MeToo est encore loin.

La décision de licenciement a été prise.

Mais ce qui a profondément marqué Pascale est survenu après. En échangeant avec les représentants du personnel, elle découvre qu’ils avaient connaissance de la situation depuis un certain temps.

Lorsqu’elle leur demande pourquoi ils ne lui en ont jamais parlé, la réponse est aussi simple que déstabilisante : ils pensaient qu’elle était au courant et qu’elle cautionnait.

Cet écart entre la réalité et la perception agit comme un électrochoc. Il révèle moins une déconnexion du terrain qu’un défaut de circulation de l’information, nourri par des représentations implicites de la fonction RH.

À cet instant, Pascale comprend quelque chose de plus profond. Dans un rôle de DRH, ce qui n’est pas dit peut être interprété comme accepté. Et ce qui n’est pas « traité » peut être vécu comme cautionné.

Sa position s’est alors clarifiée, presque renforcée.

Refuser toute illégalité devient une ligne de non-négociation, pas uniquement pour des raisons juridiques, mais bien parce que la crédibilité de la fonction se joue aussi dans l’observation de son exemplarité.

Dans une organisation, l’exemplarité se construit dans la cohérence entre ce qui est dit, ce qui est fait et ce qui est admis.

Et elle commence parfois simplement par le fait de rendre visible ce qui, jusque-là, ne l’était pas.